Il fut un temps où, pour découvrir de la musique, il fallait sortir de chez soi.

Ça paraît presque étrange écrit comme ça aujourd’hui. Pourtant, pendant des années, j’ai eu mon petit rituel. 

Mon pèlerinage.

Tous les jeudis, j’allais chez le disquaire.

Il y a eu Cosmic Sound à Reims. Et puis Music Man à Gand. Deux endroits où je n'allais pas simplement acheter des disques mais plutôt chercher ce que j’allais pouvoir jouer dès le lendemain.

 

"Le disquaire était notre algorithme"

Il y avait des platines et des casques à disposition. On prenait une pile de maxis et on écoutait. Un morceau, puis un autre. Une face A, une face B. On reposait celui-ci, on gardait celui-là de côté, on revenait parfois sur un disque qu’on avait écarté une heure plus tôt.

On discutait aussi...

Avec le disquaire, évidemment, mais également avec les autres DJ. Il y avait les conseils, les découvertes, les fameux :

« Écoute-moi ça… »

Et du café. Toujours du café.

À force, les disquaires connaissaient mes goûts. Ils savaient ce que je jouais et ce qui était susceptible de me correspondre. Il arrivait qu’en entrant, quelques maxis m’attendent déjà derrière le comptoir.

Quelque part, le disquaire était notre algorithme.

Sauf qu’il avait un visage, une culture musicale, un avis… et qu’on pouvait boire un café avec lui.

Pour un DJ, cette recherche avait aussi une fonction très précise.

À l’époque, nous avions un impératif : être en avance.

Trouver la nouveauté. Le disque que le public ne connaissait pas encore. Et, idéalement, celui que les autres DJ n’avaient pas encore.

Alors quand je repartais le jeudi avec mes nouveaux maxis, la mission était accomplie

J’avais trouvé mes nouveautés. Elles étaient là, physiquement, sous mon bras. Et je n’avais déjà plus qu’une envie : être au lendemain pour les jouer.

Acheter de la musique impliquait forcément de choisir.

On ne pouvait pas tout prendre. Un disque coûtait de l’argent. Alors après avoir passé parfois des heures à écouter, il fallait décider lesquels allaient repartir avec nous.

Et lorsqu’un maxi acheté avec enthousiasme se révélait finalement moins évident une fois rentré à la maison, on ne l’abandonnait pas au bout de quinze secondes.

On l’avait cherché. On l’avait choisi. On l’avait payé !

Alors on le réécoutait.

On essayait l’autre version. On revenait sur un passage. On le ressortait quelques jours plus tard.

Je me demande souvent si nous faisons encore ça aujourd’hui.

Pas parce que nous serions devenus moins curieux ou moins passionnés. Simplement parce que nous n’en avons plus besoin.

Si un morceau ne nous accroche pas immédiatement, un autre nous attend déjà.

Puis un autre.

Puis dix millions d’autres.

"Et soudain, toute la musique du monde est arrivée"

Aujourd’hui, cette journée du jeudi pourrait sembler terriblement contraignante.

Parce que soyons sérieux : nous avons aussi énormément gagné.

Je peux entendre parler d’un morceau et l’écouter quelques secondes plus tard. Découvrir un producteur situé à l’autre bout du monde. Retrouver un titre oublié depuis trente ans. Passer d’une nouveauté sortie ce matin à un morceau de 1982 dont j’ignorais l’existence.

Tout cela depuis mon téléphone.

Une génération entière a même grandi sans avoir besoin de posséder la musique pour l’aimer.

 

 

 

 

 

 

 

Parce que, contrairement à ce que pourrait laisser penser le vieux DJ qui vous raconte ses après-midi chez le disquaire, je ne crois absolument pas que cette génération aime moins la musique que la mienne.

J’en ai même la preuve sous les yeux.

Trente ans plus tard…

Mon fils Yanis a 16 ans. Il est DJ lui aussi.

Et il fait finalement quelque chose d’étonnamment proche de ce que je faisais à son âge.

Il cherche la nouveauté.

La différence, c’est qu’il ne doit pas attendre jeudi.

Il la cherche tous les jours pour alimenter ses lives. Il écoute, teste, sélectionne. Et grâce aux outils dont dispose aujourd’hui un DJ, parfois sa nouveauté… arrive de son studio.

Quelques idées, un edit, une nouvelle version d’un morceau : ce qu’il jouera ce soir n'existait peut être pas ce matin...

Je fais exactement la même chose.

Je continue moi aussi à chercher. À découvrir. À remixer. À produire. À tester mes propres morceaux devant un public.

J’ai simplement connu les deux mondes.

Celui où je passais mon jeudi à chercher dans des bacs le disque que les autres n’avaient peut-être pas encore.

Et celui où je peux aujourd’hui fabriquer moi-même une version que les autres n’ont, par définition, jamais entendue.

Ce n’était peut-être pas mieux avant

C’était juste différent.

Nous avions infiniment moins de musique à notre disposition, mais nous pouvions consacrer une journée entière à la chercher.

Aujourd’hui, nous avons pratiquement toute l’histoire de la musique dans notre poche, mais quelques secondes suffisent parfois pour décider qu’un morceau mérite ou pas...

J’ai parfois la nostalgie de ces jeudis, évidemment.

Des bacs de maxis. Des casques. Des discussions entre DJ. Du disque spécialement mis de côté. De cette petite satisfaction en repartant avec quelques nouveautés sous le bras. Des odeurs de vynil, de carton, de tabac... 

Et de café, aussi.

Mais je n’échangerais pas pour autant tout ce que la technologie nous permet de faire aujourd’hui contre ce monde-là.

Parce qu’au fond, quand je regarde Yanis chercher ses nouveautés et fabriquer ses edits, ou quand je me retrouve moi-même dans mon studio à travailler sur le prochain morceau, je reconnais parfaitement cette sensation.

Les disquaires ont presque disparu.
Les maxis ne sont plus indispensables.
Les outils ont changé et le rythme s’est accéléré.

Mais la quête, elle, est toujours là.

Cette petite excitation à l’idée d’avoir trouvé  —  ou désormais créé  —  quelque chose que le public n’a encore jamais  entendu.

Et cet impératif qui n’a finalement pas changé en plus de trente ans :

 

« J’ai quelque chose de nouveau à jouer demain. »

 

Cédric, le 03 octobre 2026

49 ans aujourd' hui

 

 

 

 

 

 

 

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